Le 24 février 2020, une première étude a été publiée dans le journal scientifique « The Lancet ». Il s’agissait d’une étude observationnelle réalisée à Wuhan, sur un échantillon de 710 patients atteints de « SRAS-CoV-2 » plus communément appelé coronavirus, dont 52 patients gravement malades.

L’étude avait pour objectif d’évaluer l’évolution clinique des patients gravement malades et d’émettre des hypothèses relatives aux risques accrus chez certains types de patients, ou avec certaines autres pathologies.

L’objectif n’était donc pas d’analyser les effets de la cigarette ou de la nicotine sur la gravité des symptômes observés.

Cependant, un élément troublant allait déjà soulever des interrogations chez les professionnels de santé : pourquoi, sur les 52 patients qui présentaient un tableau clinique grave, seulement 4% étaient fumeurs, alors que dans la population générale en Chine le taux de fumeurs est de 25% ?

COVID-19 et recherche scientifique

Une seconde étude a été publiée le 28 février 2020, dans le journal scientifique « The new England Journal of Medecine ». Cette étude portait sur 1099 patients confirmés Covid-19, hommes et femmes, répartis dans plus de 500 hôpitaux de Chine.

Le principal critère de sélection des patients était le fait qu’ils soient confirmés Covid-19 et admis dans une unité de soins intensifs.

Sur les 1099 patients inclus, le nombre de fumeurs s’élevait à 12,6%. 

Ainsi, l’interrogation qui ressortait de la première étude réapparaissait pour la seconde fois : pourquoi parmi les malades les plus graves admis en soins intensifs, seulement 12.6% étaient fumeurs alors que dans la population générale le taux est de 25 % ? 

Ces données avaient de quoi surprendre la communauté scientifique étant donné que des chiffres inverses étaient attendus : sachant que la fumée de cigarette est néfaste pour la santé pulmonaire et réduit l’immunité, un taux accru de fumeurs aurait dû être comptabilisé parmi les patients graves atteints du coronavirus.   

Le Dr Makato Miyara exerce en médecine interne à l'hôpital Pitié-Salpêtrière. La médecine interne étudie la santé du patient dans sa globalité. Cette branche de la médecine regroupe les maladies non classifiées dans une spécialité particulière ou qui relèvent de plusieurs spécialités.

Constatant les éléments troublants sur le taux de fumeurs présentés dans ces études préliminaires, il échange avec le chef de son service le Pr Zahir Amoura. Bien que ces chiffres semblent particulièrement absurdes compte-tenu de la nocivité bien connue des cigarettes sur la santé, le Pr Amoura décide tout de même d’examiner la prévalence de fumeurs chez les patients Covid-19 de l’hôpital : les taux sont encore une fois étonnamment très bas.

Le 21 avril, ils publient ensemble une analyse dont l’intitulé est clair : « évaluer la corrélation du tabagisme quotidien avec la susceptibilité à développer une infection par le SRAS-CoV-2 ». 

Cette fois, sont inclus dans les patients de cette étude, à la fois des patients hospitalisés (343) et des patients externes (139), tous confirmés positifs au coronavirus.

Le taux de fumeurs chez ces patients atteints par le coronavirus était d’environ 5%, alors que le taux de fumeurs dans la population générale est d’environ 25%. 

Le Pr Farsalinos a également rapporté un taux très faible de fumeurs chez les patients atteints du coronavirus, dans une étude américaine portant sur 7074 patients : seulement 2% de fumeurs chez les malades Covid-19, alors qu’ils sont 20% dans la population américaine.

Coronavirus et recherche scientifique clinique

À la suite de ces observations, les scientifiques ont cherché à comprendre quelle pouvait être la cause de cette différence. Ils ont alors émis l’hypothèse que la présence de nicotine dans l’organisme pourrait réduire la capacité infectieuse du virus. 

Voici l’hypothèse qui a été envisagée : un point commun existe entre la nicotine et le coronavirus dans leur processus d’action sur l’organisme, c’est un récepteur du système nerveux appelé « récepteur nicotinique ». Le coronavirus et la nicotine rentreraient en compétition au niveau de se récepteur, et le fait qu’il soit déjà « occupé » par la nicotine empêcherait le coronavirus de s’activer.

Dans notre corps, la transmission d’informations se fait entre autres moyens, par des neuromédiateurs. Ce sont des composés chimiques libérés par les neurones, et qui, en se fixant à un récepteur dédié, transmettent un message physiologique. 

Ces récepteurs sont présents à différents endroits de l’organisme, et non pas seulement au niveau du cerveau. Ils sont présents dans les cellules du système immunitaire, le cœur, les poumons, le système nerveux.

L’interaction entre le coronavirus et le récepteur en question a été envisagé à la suite d’observations cliniques recoupées par plusieurs études qui montrent une action du virus sur le système nerveux. C’est ce qui expliquerait les signes comme la perte du goût ou de l’odorat, certains troubles neurologiques ou des arrêts cardiaques.

L’action physiologique de la nicotine au niveau de ce récepteur est connue. Et c’est en recoupant les chemins d’action du virus et de la nicotine que l’hypothèse a été proposée.

Pour vérifier cette hypothèse, une étude va être lancée à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, avec une administration de patchs nicotiniques de trois manières : en préventif pour le personnel soignant, en traitement pour des patients hospitalisés, mais également en soutien pour les patients graves en réanimation. 

Suite à ces annonces et craignant une ruée vers les patchs nicotiniques, le gouvernement français vient tout juste de publier ce vendredi 24 avril 2020 un arrêté au journal officiel limitant à un traitement d’un mois la vente de substituts nicotiniques, et interdisant leur vente par internet.

Patch nicotine et COVID-19

Concernant le vapotage, très peu de données sont actuellement disponibles. Le Pr Dautzenberg tabacologue, ancien pneumologue à l’hôpital Pitié Salpêtrière, a publié un communiqué relatif à un sondage réalisé ce mois-ci. Les associations Aiduce et Sovape ont interrogé 4000 vapoteurs sur leur statut Covid-19 (confirmé ou probable), et même si les conditions des réponses recueillies ne respectent pas les obligations des études scientifiques, les résultats indiquent qu’il n’y aurait pas de risque accru pour les vapoteurs de contracter le coronavirus. 

Ces résultats sont en contradiction avec l’hypothèse envisageant un effet protecteur de la nicotine vis-à-vis du coronavirus. Toutefois, ils suggèrent également que le fait d’utiliser des cigarettes électroniques et des e-liquides n’augmenterait pas le risque de tomber malade du Covid-19.

Le Pr Dautzenberg rappelle également que « le tabac tue plus que le Covid », et il est important de le souligner ici.

Tous ces éléments de recherche sont pour l’instant à l’état d’hypothèse et nous ne pouvons absolument pas conclure, à ce stade, à un effet bénéfique de la nicotine pour les patients atteints de Covid-19. Néanmoins il est important de pouvoir approfondir cette piste pour le moins inattendue.

En attendant les premiers résultats de recherche, nous vous souhaitons à tous la meilleure santé possible, et nous profitons de cet article pour féliciter tous les professionnels de santé qui travaillent sans relâche pour surmonter la crise liée au coronavirus.

 

Mylène Pillot, pharmacienne

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